Entre 1878 et 1881, Rops réalise pour le bibliophile parisien Jules Noilly, deux albums de dessins intitulés les Cent légers croquis sans prétention pour réjouir les honnêtes gens , véritable comédie humaine, où il traite de ce « demi-nu » si personnel. Il désirait rendre compte de la diversité des mœurs modernes, en soulignant dans une lettre à Jules Noilly : « J’estime que pour les études du nu moderne il ne faut pas faire le nu classique mais bien le nu d’aujourd’hui qui a son caractère particulier et sa forme à lui qui ne ressemble à nulle autre. Il ne faut pas faire le sein de la Vénus de Milo mais le sein de Tata qui est moins beau mais qui est le sein du jour. » Il caresse le projet de créer en parallèle à ces albums, un Album du diable où Satan serait le héros de la Comédie humaine… : « depuis des années je commence l’Album du Diable qui sera le second Centain des Cent Croquis mais qui, je l’espère lui sera supérieur. Je veux faire toute l’histoire mystérieuse de notre temps en nu et demi nu. J’ai des modèles merveilleux ! trois ou quatre femmes de types différents, des corps introuvables, que le bon Dieu, très « bon Dieu » a mis à disposition et je serais un cuistre si je n’en faisais pas quelque belle chose, mais c’est déjà à moitié fait ! Tu ne peux t’imaginer cet Album du Diable de quelle allure spirituelle et vivante il marche. Je le dis moi-même sans modeste aucune. Le frontispice représente « le Diable », ce personnage singulier et éternel, ce symbole de la perversion humaine, en train d’admirer son album en s’amusant beaucoup. (…) »
Le projet n’aboutira pas mais des œuvres majeures seront créées dans cet esprit. C’est le cas de cette œuvre Dans les coulisses…
Ce projet aura le mérite de faire avancer la réflexion de l’artiste sur les « Cent croquis » et d’en circonscrire le thème à la demi-teinte… Rops estimait que les dessins qui feraient partie de cet « Album du Diable » devaient être différents de la légèreté et du demi-nu des « Cent croquis », les sujets devaient y être plus vifs, plus érotiques… Dans l’Album du Diable, précisait-il, « il y aura de tout et cette variété sera aussi la note de l’œuvre nouvelle. »
Ces réflexions annoncent la suite des « Sataniques » des années 1882.
Ce dessin de Félicien Rops a été réalisé à une époque de « rupture » chez l’artiste où les procédés mis au point les années auparavant « débouchent sur des visions qui soulignent la valeur métaphysique de la lumière » . Déjà appréhendée dans des œuvres majeures telle la Tentation de Saint-Antoine ou La Mort qui danse, Rops nous offre sa vison symbolique de la lumière, où la couleur pure joue un rôle important. Il veut dessiner de manière « picturale ». Il décrit à son ami Maurice Bonvoisin, 4 procédés qu’il utilise :
« 1° Dessin ébauché à l’aquarelle retouché au pastel non fixé – car tout fixatif altère les couleurs plus ou moins et assombrit -, ce sont ceux qui sont les plus délicats de ton et qui ont le plus de succès. (…) 2° Dessin ébauché à l’aquarelle et faits au crayons noirs ordinaires et aux crayons de couleurs inaltérables (…) Très amusant procédé dont on obtient des effets spéciaux et de jolies colorations (…). 3° Dessin fait au crayon et rehaussé de pastel sur le crayon fixé. (…) 4° Crayon noir ordinaire rehaussé par partie d’aquarelles et de pastel non fixé. Procédé intéressant mais donnant par le noir beaucoup plus l’impression qu’au crayon. Altérable. » .
Nous sommes ici dans la concrétisation du premier procédé… procédé que Rops jugeait supérieur aux autres. Ce pastel non fixé rejoint les recherches de Rops qui souhaite atteindre un chromatisme parfait car comme dit dans son explication, « tout fixatif altère les couleurs plus ou moins et assombrit ». Rops allie ce travail à une base d’aquarelle qui comme dit dans la même lettre à Maurice Bonvoisin, « soutient et ôte tout côté poussiéreux et le crayon [qui] empêche la mollesse. » Ici, tout comme dans ses recherches en gravure, Rops trouve des procédés uniques qui donneront à ses œuvres un fini rare. Alliance parfaite de la couleur pure et de la quête de lumière absolue.
Le Musée Rops qui expose une vingtaine des « Cent croquis » ne possède aucun dessin de L’Album du Diable. Une œuvre, telle Dans les coulisses nous permet maintenant de présenter au public, cet aspect « autre » de l’œuvre de l’artiste qui conduit à la suite des Sataniques.
Félicien Rops, Dans les coulisses,c. 1878-1881, crayon de couleur et pastel non fixé sur préparation à l’aquarelle, 22 x 14,5 cm.