Liégeois d’origine, Jacques Charlier est un des artistes contemporains belges les plus présents sur la scène nationale et internationale. Son approche pluridisciplinaire lui permet de s’intéresser à nombre de domaines : peinture, photographie, installation, vidéo, bd. Il aime attirer l’attention sur le monde de l’art pour mieux le remettre en question. Son goût pour la provocation lui permet aussi de développer son désir « de faire rire, d’amuser, de faire un peu réfléchir… ».A partir des années quatre-vingt, Jacques Charlier se lance dans une relecture parodique de l'ensemble de l'histoire de l'art, s'attachant plus particulièrement au caractère sacré de la peinture. Aucun style, aucune période n'échappe à cette remise en question. D’où cette confrontation avec l’œuvre de Félicien Rops qui aurait sans doute reconnu et apprécié ce provocateur.
LA BEAUTE DE LA CHAIR
L'artiste est quelqu'un que l'on reconnaît comme tel en se reconnaissant dans ce qu'il a fait,
en reconnaissant dans ce qu'il a fait ce que l'on aurait fait si l'on avait su le faire. Pierre Bourdieu.
A l'heure où Rops est réhabilité et fait partie de l'imagerie de la ville qu'il détestait tant, on ne peut que s'interroger sur le bien-fondé de cette reconnaissance grandissant sur le tard. Il faut avouer que, même si les mœurs ont changé, un nombre considérable d'œuvres restent peu montrables aux yeux du grand public, malgré leur dimension confidentielle. Certaines, d'ailleurs, ne sortent de leurs placards, qu'à l'occasion de très respectables expositions qui les légitiment de force, en déculpabilisant les regards les plus bornés. Comme c'est, hélas, le cas pour chaque artiste célèbre, Rops est frappé d'un label de distinction, une sorte de logo résumant abusivement la complexité de son parcours. J'ai nommé : Pornocratès. Le plus curieux dans ce choix, c'est que bien souvent, on ampute les reproductions du bas de l'œuvre, recadrant la belle et son cochon, en la libérant de son socle. Quoi de plus normal, me direz vous, vu qu'elle piétine de ses jolis sabots, la pédanterie intellectuelle et artistique dominante. Laquelle, malgré de fallacieuses apparences, s'est même aggravée aujourd'hui. Cette belle évocation de la victoire fragile et éphémère de la vie sur les différentes écoles d 'art et de pensée académique, n'en reste pas moins un chef-d'œuvre, qu'il est intéressant, à bien des égards, de revisiter. L'expérience suivante, intitulée Novissima Verba, fut réalisée à Eupen, un dimanche vers 16 heures en l'an 2000, au cours d'un vernissage au Centre d'art contemporain de la Ville. Avec la complicité de Francis Feidler, j'ai mis en scène Laurence Mukendi, un modèle vivant, en m'inspirant de Pornocratès. Installée sur un socle dominant la foule, éclairée du haut par un projecteur rotatif, elle a posé durant une vingtaine de minutes, le silence n'étant troublé que par le crépitement des flashs et une musique de jazz désuète, défilant en sourdine. Cette mise en réel du fantasme graphique original réactualisait avec force une intention que l'on aurait pu croire émoussée par le temps. Cet hommage radical tentait de célébrer l’une des œuvres les plus érotiques de l'histoire de l'art européen du 19ème siècle, en la réactualisant. L'œuvre de Rops , indissociable de sa passion pour la vie et ses amours intrépides, transpire encore aujourd'hui le mépris pour ceux qui, hypocritement, feignent de l'aduler. Aussi ! Salut à toi, Cher Féli ! D'ici, on t'embrasse. Même si tu ne nous rends pas le Congo, tu continueras à célébrer dans nos cœurs, la beauté de l'instinct, en nous livrant sa chair.Jacques Charlier